1. PARIS BEAUX-ARTS. Projet d’Olivier Blanckart, préambule politique.

« Les hommes sont ainsi faits qu’ils méprisent ceux qui les ménagent et qu’ils respectent ceux qui ne leur concèdent rien. »
Thucydide, La guerre du Péloponnèse.
 

DES ARTISTES POUR LES BEAUX-ARTS

(préambule dirimant et résolument politique)

L’actuel directeur des Beaux-Arts de Paris, atteint par la limite d’âge, devra céder sa place prochainement à un ou une successeur(e).

Sa nomination, plusieurs fois différée, a fait depuis quelques mois l’objet de mouvements divers dont le seul mérite aura été d’éclairer d’un jour crû une exception culturelle française, la seule véritable singularité qui lui permet sans doute de justifier son nom : le domaine des Beaux-Arts, dont les grands établissements sont exclusivement dirigés par des bureaucrates culturels professionnels et non par des artistes.

Pierre Soulages président du Centre Georges Pompidou ? Inimaginable ! Pourtant Costa Gavras est bien, à 78 ans, le président engagé et respecté de la Cinémathèque Française et personne ne songe à trouver cela extraordinaire.

Mieux, il serait impensable, voire suicidaire pour un ministre de la Culture de vouloir nommer à la tête de la Comédie Française un normalien spécialiste de Sophocle, au conservatoire national d’Art Dramatique un journaliste chroniqueur au Masque et la Plume, ou au Conservatoire National Supérieur de Musique un pâle historien de la musique qui n’aurait, de surcroît, rien publié de décisif depuis des lustres. Ces postes, par définition, ne sauraient échoir qu’à des créateurs reconnus et respectés.

L’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris est bien un établissement de ce niveau là. Pourtant, la succession n’était pas officiellement ouverte que, depuis des mois déjà, des fonctionnaires multicartes trottinaient à travers Paris, s’activaient, assénant à qui voulait l’entendre que tout acte de candidature serait forclos, vain, inutile, puisque la direction de l’école des Beaux-Arts leur aurait d’ores et déjà été promise, de fort longue date et « en très très haut-lieu ».

On reste confondu : le Georges-Marc Benamisme est-il un amnésisme ou une hallucination collective ?

Bienvenue à Fort Valois, quelque part dans le désert des tartarins culturels, là où la carrière se résume à une seule tâche, un seul but : scruter perpétuellement l’horizon bureaucratique poussiéreux d’où surgiront, un jour, les promotions !

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Au début des années 1970, l’Etat français avait réuni une petite cohorte spécialisée de fonctionnaires qui allait se charger d’ordonner la politique publique des beaux-arts durant les quarante années suivantes. Leur premier geste fort est resté dans les mémoires : un appel aux CRS pour faire mater violemment des artistes protestataires devant l’exposition 72/72, au Grand Palais.

Allaient s’en suivre 40 années de prépondérance bureaucratique absolue qui seraient aussi 40 années d’errance politique… sans terre promise à l’horizon. Il ne s’agit même pas de controverse ici, mais de froide constatation. La situation française des arts plastiques continue d’occiler entre l’insatisfaisant et le médiocre, c’est le moins que l’on puisse en dire —et en lire aussi, au fil des nombreux essais publiés sur le sujet depuis des années.

Une simple comparaison avec la vigueur de l’architecture contemporaine, de la danse, de la musique lyrique ou populaire, de la bande dessinée, du cinéma ou encore du théâtre (93 % d’occupation au dernier festival d’Avignon) et les conclusions s’imposent d’elle-mêmes.

3 à 5 % du budget du ministère de la culture (selon la manière dont on compte) comment mieux exprimer que, grâce à ces excellents Messieurs, l’art contemporain ne compte pour presque plus rien dans ce pays ?

Et en termes de rayonnement international et de soutien à l’art vivant, la preuve est faite désormais que « l’école du Patrimoine » s’est montrée totalement incapable de relever la supposée défaite historique dont on avait accablé précédemment l’école de Paris.

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Mais les artistes sont d’incorrigibles rêveurs : une ère foncièrement néfaste pour l’art en France prendrait fin symboliquement avec le prochain départ à la retraite d’Alfred Pacquement, le dernier des commissaires encore en activité de l’exposition « 72/72 » de haute mémoire policière. Viendrait alors le temps d’inaugurer l’ère suivante en rééquilibrant —ne serait-ce qu’un peu— l’exercice de la responsabilité artistique publique en faveur des artistes.

Le projet de candidature à la direction de l’école nationale supérieure des beaux-arts de Paris qui suit entend, au minimum, témoigner de la nécessité de négocier maintenant ce virage historique. « I have a dream ». Enfin, non : un projet. Et je ne suis pas le seul apparemment. Sur neuf candidats déclarés à la direction ces Beaux-Arts de Paris, trois sont des artistes. Ce simple fait constitue en soi une sorte d’événement politique. C’est aussi un signe extrêmement prometteur pour l’avenir.

J’entends dire que les artistes ne sont pas, par essence, plus vertueux que les fonctionnaires ? C’est probable en effet. Mais ils ne le sont a priori pas moins non plus.

Il existe toutefois deux différences significatives entre les uns et les autres. Un artiste sait intimement de quoi il retourne lorsqu’il pense ou s’exprime au sujet de l’art. Ensuite, un artiste qui exerce des responsabilités ne le fait en général que temporairement. C’est le plus souvent une parenthèse qu’il ouvre, puis referme au bout d’un certain temps, avant de retourner vaquer à son œuvre et sa carrière. Les exemples fréquents dans le domaine du théâtre et de l’architecture en attestent…

Ces choses devant êtres dites, fermons le ban. Et place au projet.

2. Exposé théorique du Projet Paris Beaux-Arts

I

« PARIS BEAUX-ARTS »

GRAND ÉTABLISSEMENT

Pôle National Supérieur d’excellence artistique

Introduction

La succession de l’actuel directeur de l’ensba ne saurait se résumer à la convoitise d’un « poste », fut-il prestigieux.

Ce serait une erreur à courte vue que de limiter la question à un simple problème technique de pourvoiement administratif.

Elle crée en revanche deux opportunités :

1) Réinventer une fonction,

2) Fonder un Pôle National Supérieur d’Excellence Artistique de stature internationale.

Prendre la charge de l’établissement n’aura de sens que si celui-ci devient rapidement le socle d’un édifice d’excellence académique beaucoup plus vaste, regroupant à terme plusieurs établissements nationaux supérieurs parisiens d’enseignement artistique —l’ENSBA – L’ENSAD – l’ENSCI – PARIS-CERGY-PONTOISE — sous la dénomination commune de « PARIS BEAUX-ARTS ».

Contexte général, enjeux.

Riche de son passé artistique illustre [Chauvet -28000, Biennale de Venise +1964 ? 😉 ] la France et plus encore Paris, conservent culturellement un fort capital symbolique dans le monde, un véritable pouvoir d’attraction artistique. L’école des Beaux-Arts de Paris, de toute évidence, demeure un fleuron de la légende artistique française. Ce fleuron doit être conservé, renforcé, refondé, et ceci sur le site même de son emplacement central actuel.

L’école des Beaux-Arts bénéficie en outre d’un avantage comparatif qui, certes, tient moins à son passé ou à son excellence actuelle, qu’a la faiblesse structurelle de la majorité des écoles d’art françaises de province, trop nombreuses, trop petites, ou trop périphériques.

Et ne parlons pas de la Ville de Paris, inexistante sur ce terrain et qui persiste incompréhensiblement à ne pas se doter d’une grande école municipale d’art…

Risque

Toutefois si rien n’est fait, le capital symbolique de l’ensba et cet avantage comparatif s’éroderont inéluctablement à mesure que se multipliera la concurrence de grandes écoles d’art inter-régionales en province en construction, tandis que, parallèlement, les étudiants les mieux informés ou ceux qui en ont les moyens feront leur marché , choisissent de plus en plus de faire leurs études à l’étranger Bruxelles, Londres, Dusseldorf, voire aux Etats-Unis.

II

Nécessité d’un pôle français d’excellence artistique

de stature internationale

La question que pose cette contribution est la suivante : la France et en premier lieu Paris doit-elle conserver à l’avenir une place prépondérante dans l’enseignement artistique mondial ?

Selon nous la réponse à cette question est : OUI. Pour au moins trois raisons.

1) Dans le contexte de la globalisation la France occupe une place uniqueSchématiquement située mi-chemin de Los Angeles à l’ouest, culturellement régie par la loi du spectacle, et de Shanghai à l’extrême-est, encore largement soumise à un certain (re)productivisme académique, Paris peut et doit plus que jamais tenir avantageusement le rôle de pivot artistique dans la mesure ou elle reste, malgré les aléas, la patrie d’un certain humanisme éclairé ou l’on continue de cultiver communément le goût pour les idées, l’esprit d’analyse, les débats critiques vifs, les arts, la culture vivante et naturellement un certain luxe raffiné qui s’exporte aujourd’hui dans le monde entier. Ce modèle est unique, et fait l’admiration du monde entier, il n’appartient qu’à nous de le faire fructifier.

2) La seconde raison qui Plaide pour la nécessité de maintenir en France un enseignement artistique de haut niveau est dans le lien qu’on peut établir entre la vitalité des scènes artistiques allemandes anglaises ou américaines, de leur présence et de leur puissance sur le marché de l’art notamment, et l’investissement notoirement massif de ces pays dans la formation artistique.

Or, aucune école française n’est aujourd’hui en mesure de rivaliser avec l’académie de Dusseldorf, Le Royal Collège of Art, ou les grandes écoles nord-américaines, en attendant l’irruption qui promet d’être massive des écoles d’art des pays émergeant, et l’on peut légitimement se demander si cette faiblesse objective des écoles d’art françaises n’explique pas pour partie la faiblesse conséquente de la scène et du marché français dans le concert international. Il n’est, encore une fois, que de comparer d’autres domaines de la création ou de la recherche scientifique, pour vérifier qu’il existe un lien étroit entre la puissance et la qualité des instances de formation des élites et la vigueur sociale des secteurs pourvus.

3) Troisième raison enfin : le patrimoine artistique exceptionnel de la France constitue aujourd’hui une des premières sources de richesse du pays, notamment sur le plan touristique. Ce patrimoine n’a pu se constituer que parce que la France, à différente périodes de son histoire, s’est révélée capable d’ attirer les meilleurs talents artistique de l’époque.

Être mondialement attractif et compétitif pour les meilleurs étudiants en art, c’est s’offrir une chance qu’ils enrichiront ensuite le pays de leur oeuvre. Un exemple éclatant récent nous est donné par le cas de Marjane Satrapi, exilée iranienne passée par l‘école des arts-déco de Strasbourg et qui a produit quelques années plus tard « Persépolis » un best-seller mondial qui s’est vendu à 7 millions et demis d’exemplaires…

Conclusion

Paris ne « revolera jamais à New York l’idée d’Art moderne » ? La chose est entendue. Il ne s’ensuit pas que Paris soit fatalement condamnée à devenir une ville de « summer academies » comme Florence.

Mais il faut s’en donner les moyens.

« Il faut donc tout faire pour rétablir les conditions de la croissance et, en attendant, réduire la dette. [int: Le problème est donc davantage lié à la croissance ? Oui.] Et cela passe par l’éducation, les grands projets… C’est aussi crucial aux États-Unis qu’en Europe. Il faut recréer l’économie de la connaissance. En Europe, cela passe par un grand emprunt. »
Jacques Attali, Le Monde du 11 août 2011.
 
 

III

Situation spécifique de l’ENSBA

La situation actuelle de l’ENSBA peut résumer en un mot : l’embarras.

Embarras patrimonial, foncier, spatial et technique.

Embarras muséal —avec des collections précieuses, mystérieuses, convoitées, mais qu’on ne sait ni céder vraiment, ni mettre en valeur tout à fait.

Embarras programmatique enfin, entre un héritage pédagogique académique qu’on n’assume que mezzo voce —sans toutefois envisager de le liquider— et une avant-garde artistique dans laquelle on hésite encore largement à s’aventurer.

(Cet embarras s’est reflété dans la décision de confier les deux directions précédentes à des conservateurs du patrimoine tandis que, à nouveau, un conservateur semble prétendre fermement à la succession « compensatoire » de ses deux confrères…

Dans ces conditions, autant céder purement et simplement l’ENSBA à la direction du Patrimoine et qu’on ne nous parle plus d’école des Beaux-Arts, la catastrophe aura au moins le mérite de la cohérence…)

 Métaphoriquement l’ENSBA serait comparable à un très vieil animal quasi-préhistorique à sang-froid, lent, au squelette massif mais aux os friables, et avec une peau si épaisse qu’elle forme une carapace rigide.

Ainsi, à défaut de pouvoir, véritablement, muer, l’école est désormais contrainte de rechercher à l’extérieur les conditions minimales de son développement ainsi qu’en attestent les récents aménagements d’une base technique à Saint-Ouen.

Or nous croyons que la vieille bête, sa carcasse comme son ADN restent une ressource très riche.

Situation concurrentielle des écoles d’art française dans le contexte international.

Le cas de l’ENSBA est certes particulièrement aigu. Mais toutes choses égales c’est une fragilité que connaissent les autres écoles nationales supérieures d’art parisiennes.

Cette situation se manifeste actuellement à travers la nécessité impérieuse d’être attractif, compétitif et conforme aux standards académiques européens (réforme LMD) voir occidentaux, standards comparatifs selon lesquels ces établissement sont désormais en compétition directe.A titre d’exemple la UNIVERSITY OF ARTS LONDON, qui résulte du regroupement de six école londoniennes de premier plan, vante désormais sur son site web une capacité d’accueil de 20 000 étudiants…

 Situation concurrentielle intra-nationale

Au plan national, les écoles subissent les menées, parfois très entreprenantes de certaines universités, grandes écoles ou autres puissants instituts organisés en pôle d’excellence, et qui ne font pas mystère —la réforme LMD aidant— de leurs prétentions à s’arroger une partie des missions traditionnellement dévolues aux vénérables écoles des beaux-arts… voire de vassaliser totalement celles-ci. On ne débattra pas ici du bien-fondé, de l’anachronisme ou de la cuistrerie, parfois, de certaines tentatives.

En revanche nous affirmerons sans aucune ambiguïté notre position inébranlable sur la question de l’enseignement artistique.

Irréductible spécificité de l’Enseignement artistique en école d’art :

PÉTITION DE PRINCIPE

Les pratiques artistiques à haut niveau, se fondent sur la capacité à exercer, seul ou en groupe, des talents personnels exceptionnels. Sur l’acquisition d’habiletés manuelles ou artisanale extrêmement spécialisées voire rares.

Par-dessus tout, l’apprentissage artistique dans ses phases créatives, passe par des processus de mobilisation émotionnelle puissants, profonds, intimes, parfois déroutants ou irrationnels.

Du point de vue d’excellence —voire élitaire— qui est le nôtre ici, l’apprentissage de pratiques aussi spécifiques, qui se nourrissent fondamentalement de liberté, de temps, d’harmonie, et d’apparents tâtonnements parfois, sont incompatibles avec le formalisme du système universitaire français tel qu’il prévaut actuellement, et a fortiori, avec les normes bureaucratiques qui pourraient être définies verticalement, depuis un ministère de l’éducation nationale ou de la recherche.

IV

Des pôles d’excellence pour pérenniser les conditions d’autonomie de l’enseignement artistique en école d’art:

  1. Garantir l’avenir et la spécificité d’un enseignement artistique spécialisé dans des écoles d’art en France, implique de garantir son autonomie.
  2. Pour garantir cette autonomie il faut augmenter significativement la taille et le poids des établissements regroupés en pôle d’excellence et
  3. les doter d’une forme juridique adéquate. (Pole d’excellence, Statut de Grand Etablissement, et EPSCP)

 

En termes de définition des normes et des contenus, une telle organisation créera les conditions d’un dialogue plus « équilibré » avec les instances de normalisation universitaire* nationales (AERES) ou européenne, de leur répliquer, (de faire prévaloir son point de vue.)

 
*[ Précisons le fond de notre pensée sur ce point a priori délicat : s’agissant de la définition des normes pédagogiques l’université française ne saurait être considérée comme un obstacle par les Beaux-Arts, et ceci pour une raison simple : historiquement, l’université française, n’a jamais été en capacité d’assurer la formation des élites des secteurs très spécialisés comme, par exemple, l’architecture, la science politique, l’art militaire, ou les Beaux-Arts donc, et il est douteux qu’elle puisse y parvenir du jour au lendemain. Par conséquent, les accords de Bologne et la réforme LMD  qui s’en est suivie, qui impose aux écoles de recruter un certain nombre de professeurs habilités à diriger des thèses s’avérera être le contraire même d’une ingérence du système normatif universitaire français. C4est plutôt une chance pour les écoles des Beaux-Arts. Ces professeurs « habilités » étant progressivement intégrés aux Ecoles selon des profils qui deviendront de plus en plus spécifiques à leur objet avec le temps, les écoles d’art pourront à terme faire jeux égal dans le système de validation universitaire européen, et selon leurs propres critères spécialisés).

 

En termes de capacité de négociation politique et budgétaire, les avantages d’un Grand Etablissement autonome sont tellement évidents, il n’y a pas lieu de s’y appesantir ici.

En termes de gestion enfin, elle permet de rationaliser les coûts et les ressources pédagogiques, matérielles et financières.

4. notes complémentaires

« Nous passions des heures à parler politique au Caducée et nous déjeunions à la cantine des Beaux-Arts, sur les quais, dont j’aimais l’atmosphère »

Gérard Challiand (étudiant à Langues O dans les années 1950)

La pointe du couteau. Mémoires, Robert Laffont, Paris 2011


 
 

La violence de Fabrice Bousteau est un cadeau inespéré

La violence de Fabrice Bousteau est un cadeau inespéré

Il est des infamies tellement énormes qu’elles sont presque des cadeaux.
Le dernier éditorial de Fabrice Bousteau dans le numéro de Beaux-Arts magazine d’octobre 2011 est de celles-là.

Dans son éditorial consacré à la nomination du futur directeur de l’école nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, Fabrice Bousteau prend parti pour un candidat, Nicolas Bourriaud. C’est parfaitement son droit.
Encore eût-il été bien inspiré d’avoir l’élégance déontologique élémentaire de rappeler à ses lecteurs que Nicolas Bourriaud fut durant de nombreuses années chroniqueur à Beaux-Arts magazine.

Deuxième observation. Le titre de l’éditorial laisse supposer au lecteur qu’il y sera question du nouveau/futur directeur des Beaux-Arts de Paris. Mais à la lecture on s’aperçoit que la moitié de son éditorial est consacré à démolir le directeur sortant : Henry-Claude Cousseau. Citant un tract syndical interne à l’école (et publié courageusement en pleines vacances de juillet, à six mois du départ en retraite  de Henry-Claude Cousseau), Fabrice Bousteau reprend notamment à son compte dans un magazine d’audience nationale, le reproche que le directeur des Beaux-Arts de Paris occuperait  un appartement de fonction de 340 m2 pour son usage exclusif « alors qu’il est célibataire ». Insinuation homophobe insupportable ! Et dont les relents nauséabonds nous rappellent l’usage si délicat naguère de l’adjectif « israélite » quand on n’assumait pas de dire « youpin », pas plus que « pédé » ou « gouine » aujourd’hui, apparemment.
Pur et simple diffamation aussi, car s’agissant de cette allégation précise, Henry Claude Cousseau, loin d’être « célibataire », vit au contraire en couple, notoirement et stablement, depuis de nombreuses années.

Dans la deuxième partie de son éditorial Fabrice Bousteau passe en revue les candidats possibles selon lui : vaudrait-il mieux un artiste un historien de l’art un directeur d’école confirmé ou un critique d’art d’envergure internationale ?
Bousteau à la franchise d’avouer que pour sa part il « ne croit pas qu’un artiste devrait diriger l’école des beaux-arts de Paris. Le risque serait trop grand selon lui qu’un  type d’esthétique s’impose insidieusement dans l’enseignement » et « cela risquerait de limiter le nombre de candidats au concours d’entrée de l’école ». Fabrice Bousteau, en effet, « voit mal comment un étudiant qui n’aime pas le style de l’artiste directeur pourrait vouloir y étudier ».
En vérité c’est le seul argument vraiment risible de tout son article.

Fabrice Bousteau sait-il qu’aux États-Unis, en Angleterre et en Allemagne les artistes les plus éminents enseignent et dirigent des écoles d’art ? Pour ne citer qu’un exemple la Kunstakademie de Düsseldorf certainement l’école la plus connue et la plus respectée au monde, et qui a produit les meilleurs artistes de la seconde partie du XX siecle, est depuis des années dirigée par des artistes, aujourd’hui par Tony Cragg.
S’agissant du risque solipsiste Fabrice Bousteau semble aussi ignorer deux choses :
Aux Beaux-Arts de Paris le choix des étudiants n’est pas déterminé par la personnalité ou les choix esthétiques du directeur,  mais par celui des professeurs/directeurs d’ateliers auprès de qui ils sollicitent une place.
Le second fait fondamental que Fabrice Bousteau semble ignorer, est qu’à l’école des beaux-arts de Paris, les professeurs sont absolument autonomes dans leur enseignement.
Dès lors, le directeur, surtout s’il veut réformer, doit avant tout etre le fédérateur bienveillant des courants et sensibilités esthétiques diverses et être en phase avec les professeurs, pour la plupart des artistes et des techniciens éminents dans leur spécialité.

Mais chacun aura compris en philigrane que le sophisme anti-artiste de Bousteau n’a en réalité qu’un seul but : justifier par avance les choix esthétiques radicaux que ne manquerait pas de vouloir imposer « le commissaire-artiste », « le critique-chef de bande »qui a sa préférence.

S’il fallait démontrer par l’humour l’absurdité du raisonnement, on pourrait rétorquer que Bousteau lui-même ne devrait pas diriger Beaux-Arts magazine puisqu’il risquerait de dissuader les lecteurs qui sont allergiques aux chauves hyperthyroïdiens à chapeau riquiqui amateur d’art contemporain international branché. Or, si on passe outre la figure pittoresque de son directeur,  qu’est-ce que Beaux-Arts Magazine, sinon une revue d’art grand public, consensuelle, qui chronique aussi bien les expositions du musée Jacquemart André, les travaux de rénovation au Vatican, un livre sur les nabis, ou une exposition de Yayo Kusama, le tout assaisonné, au passage, d’un peu d’art contemporain ? En d’autres termes Beaux-Arts Magazine est une revue qui cherche avant tout à satisfaire son public et ses actionnaires.
Les Beaux-Arts de Paris si on y songe, sont assez comparables. Son public ce sont les élèves — les étudiants de l’école des beaux-arts de Paris sont de toutes origines sociales et culturelles ou internationales. Quand à son actionnariat la République, elle est une, indivisible… et impartiale.
Les Beaux-Arts de Paris c’est tout à la fois un morceau de l’histoire nationale, un monument historique,  un musée aux collections exceptionnelles et cependant méconnues, un lieu de formation et de recherche contemporaine pour des jeunes gens nos enfants, dont certains viendront peut-être un jour, d’éminents artistes. Mais elle n’a pas vocation à être la chambre d’écho de commissaires d’exposition frustrés en mal d’audience.  Pas plus qu’elle ne doit être être considérée comme une prébende consolatoire pour conservateurs de musées bafoués.
Il faut réveiller l’école des beaux-arts? C’est évident. Mais malheur à celui qui ignorera la complexité historique de l’institution : il ira tout droit à l’échec.

L’éditorial de Fabrice Bousteau est plein de violence et de sous-entendus nauséabonds. Mais, en cela il aura au moins eu la vertu salutaire de pointer que la direction de cette école, son avenir, et la question de la place de la France dans le concert artistique mondial, définitivement, ne se jouera pas –plus– sur des questions de connivences, ou d’aversions, esthétiques, sexuelles, mondaines, confessionnelles, politiques, ou « philosophiques » mais sur des projets. Des projets généreux, ambitieux, exigeants, audacieux… et bienveillants humainement.

Pour la première fois trois artistes (dont votre serviteur), avec des parcours totalement singuliers, et aussi différents que possibles les uns des autres, se sont portés candidats à la direction des Beaux-Arts de Paris. Sur la base de projets.
Recevant jour aprés jour le soutien d’un nombre croissant d’artistes de theoriciens, de professeurs, de journalistes, ce phénomène constitue en soi une véritable nouveauté historique qui visiblement dérange un certain establishment curatorial.

Nos idées ? Fabrice Bousteau les passe totalement sous silence, préférant la critique du passé, les procès d’intention et d’ignobles attaques ad-hominen.
C’est une approche qui a le mérite de la clarté. Et qui nous apporte un éclairage inespéré sur les intentions réelles du candidat dont il tient la plume.

Olivier Blanckart